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Tu dors 2 heures par nuit. T'as des cernes qui ressemblent à deux
hématomes, creusés, laids, qui te donne cet air issu d'une photo en noir & blanc. T'as gardé ta peau de bébé, blanche, parfois jaune, translucide. Elle fait pitié. On croirait que t'as été taillé dans de l'ivoire – elle
prend la couleur du café au lait dans le
clair-obscur, en plus avec tes cernes qui ressemblent à du maquillage, t'aurais pu te glisser dans Sweeney Todd, tu serais passé inaperçu. T'as les veines qui se voient à plus de 10 kilomètres. Avec l'hiver, elles s'ouvrent, ça
saigne, comme une rainure profonde, qui transperce la cornée & te blesse, laisse une trace
sur ton os, à la ceinture scapulaire, qu'on pourra voir quand tu te décomposeras dans ta tombe une fois mort,
mort & enterré.
Toute la journée, tu te sens mal, sale & souillé, blessé, profonde, la blessure ; tu cherches des
souffles, même légers, comme des libellules.
Tu prends successivement 3 douches avec ton shampoing Garnier ~ Cerise, Amande & Nacre, tu te sèches les cheveux la tête en bas pour leur faire prendre de l'opulence –
sinon, ils sont plats, moches, & t'as pas
ces petits épis sur le côté que t'aimes tant. Pas de parfum, ta mère est allergique, pourtant, t'aimerais bien
l'acheter, le dernier Midnight Poison de Dior, mais tu peux pas, t'es coincé, y te reste que ton shampoing & ton déo pour pas prendre l'odeur pestilentielle du Kronenburg, Kamel, La Vosgienne... Tout ce que puent
les adultes qui, comme toi, se sont rongés beaucoup trop jeunes, trop jeunes, trop petits, trop blessés.
T'as pris tes 3 douches, mais t'es toujours
sale, toujours mal à l'aise, t'as envie de pleurer, tu commences à prendre le parfum létal de
Kro, de Kamel & bretzel qui
flotte dans la prison dorée que t'appelles chez
toi. T'essaies de t'occuper, tu fais tes
devoirs, tu montes le son de ton iPod qui crache le Sugar Sugar de Diving with
Andy, mais ça marche pas, putain, ça
marche pas, & qu'est-ce que tu pues la tristesse, merde, qu'est-ce que t'es sale, qu'est-ce que tu
commences à en avoir ta claque, God.
« ° No sugar, no coffee, no ice tea, no TV, no ice cream just a tease till you milk up and
sit down, please ° »
Le jour décline, décline, lentement, il tombe, s'échoue sur la plage comme un essaim d'oiseaux
emportés par la marée. C'est le soir, ouais,
il est 17 heures, déjà, c'est l'hiver, bientôt Noël, donc c'est normal, quoi, la Divinité a besoin d'obscurité, comme toi, pour
apparaître & se fondre avec les ombres, les ombres, les fantômes, léger, aérien ; hanté – un souvenir de toi-même. Pleure pas, Prince, Princesse : c'est encore
trop tôt. Tu vas bouffer, parce que ta mère
t'appelle, Raviolis, berk, tu détestes ça, c'est ta hantise, au même titre
que les dalles souillées d'Oradour sur
Glane que t'as visité Jeudi avec ta
classe. Pourtant, c'est des Raviolis, merde, mais tu peux
rien avaler, ça tourne, tourne, trop, un cocktail de coercitions qui se brouillent pour prendre une
teinte vermillon – sang.
T'as rien mangé de tout le dîner, mais tu
galopes déjà dans les escaliers pour regagner ton oasis, ta chambre, ton jardin secret que tu cultives de colchiques empoisonnés au piège de
l'électronique, d'un parterre de lino, d'arbres fleuris de métaphores qui dégagent une
odeur de musc & de cyprès – Kronenburg, Kamel, La Vosgienne. T'éteins la lumière, tu jettes à peine un oeil cyanosé aux
chiffres de ton réveil qui diffusent leur
lueur erubescente, 21 heures. Doucement, posté derrière ta porte, perfide, tu guètes. Les
bourdonnements que sont les verbiages partis en
tête-à-queue de tes parents qui
passent dans les escaliers pour regagner leur
chambre – si semblables à la coda du 12e Nocturne en C mineur de Chopin...
T'oses par respirer, t'es comme mort, comme si t'avais peur de réveiller les émotions acéphales si fortes
qui attaquent les parois de ton estomac comme le chlore quand t'as faim. T'attends, tout seul,
dans le noir ; t'es habité par ton Incube intérieur qui veille avec toi. Puis t'en as ta claque,
tu t'emmerdes, alors t'allumes ton ordi. La lueur pourtant tamisée qui te saute à la figure dès
que tu l'allumes te brûle les yeux – le soleil, le
soleil, à travers tes rideaux auxquels t'as laissé une infinitésimale interstice par laquelle le
soleil filtrera, demain, par laquelle tu peux guetter l'arrivée de l'Apollon & son char, à cause de laquelle t'auras toute la
nuit pour t'inquiéter de voir le jour apparaître déjà.
1 heure du mat'. Ton ordi allumé, tu charges MSN, tu recopies les paroles de Breathing Again de Stream Of Passion dans ton message perso, y a personne de connecté, donc tu te barres. T'éteins l'ordi, tu débranches tout, comme si t'avais peur qu'il se rallume tout seul. Tout, tu débranches, même
ton réveil, tu veux plus voir le temps filer, t'échapper, rattraper le lever du jour. T'attends, puis tu confirmes que c'est
impossible, on peut pas remonter le
temps. T'as essayé toute la nuit. Soudain, tu
réalises qu'il est 2 heures du mat', c'est ton portable Samsung Player Star qui te l'a dit. T'as
la paupière même pas alourdie, dis-moi. Ce sera
comme ça toute ta vie, tes paupières
auront toujours peur de tes cernes, même si les deux ne se voient pas, dans le noir.
Tu prends ton iPod, tu te passes Le Carnivore de ML pour te rassurer, histoire de... t'inquiéter un peu plus, ne pas vouloir quitter la nuit, te
plonger dans les crevasses et fossettes des bras de Morphée. Un peu plus tard, tu réalises. Tu réalises...
Que tu te sens apaisé, que t'as l'impression que le monde entier dort, que tu vaques à ta décence,
que ton esprit se repose, que les tensions & les doutes s'apaisent doucement,
hésitants, que plus rien ne pourra être
aussi bien, que la nuit a été inventée par
Dieu pour toi, pour que tes malheurs disparaissent, pour te faire un peu goûter aux plaisirs d'une utopie éphémère.
Bientôt, la nuit, la veillée tard, le soir, deviendra ta drogue, ton essence, ton parfum, tu t'en imprégneras, mais tu t'en fous,
toi, t'en veux plus, toujours, comme
si la nuit était ta vie, comme si tu touchais le
moindre lien qui existe entre le présent & le passé, l'accessible & l'utopie, le sommeil impossible & le repos, entre le Ciel & la Terre.
Tu fonds, tu coules, doucement, tu t'abandonnes à ce que tu croyais impossible
d'exister.
À ce à quoi tu n'avais pas droit. Jamais.
Apaisé. Ce que tu auras été fier de porter au moins une nuit.
Comme les firmaments du soulagement au bout
des doigts.
Puis la conviction que tu ne trouveras jamais
ce qui te manque s'insinue en toi.
Utopie.
Ton parfum.
Oui, ce doit être ça, être insomniaque.
Pix : Clara Regrigny
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